Région parisienne - France

Eric Patrizio

Notre société serait-elle une prison ?

J’entends vrombir une grosse sportive allemande qui se stationne. Ligne limpide, bruit inimitable, une œuvre d’art. Et qui sort du bolide ? Marc, un vieil ami que je n’ai pas vu de longue date.

  • Salut Marc, comment vas-tu ? Ça fait un bail qu’on ne s’est pas vu.
  • Hey, salut Éric. Ça va très bien, et toi ? Effectivement, ça fait un sacré bout de temps qu’on ne s’est pas croisé.
  • Idem, la forme. En ce qui te concerne, les affaires semblent bien aller, toujours dans l’immobilier ?
  • Je confirme, toujours dans l’immobilier et les affaires vont super bien 🙂 J’ai maintenant deux agences qui tournent du feu de dieu. Et, en parallèle, je fais à titre perso des opérations de marchand de biens. Grosso modo, j’achète des lots, je retape, puis je revends dans la foulée.
  • Ah ouais !? Je ne connaissais pas. Tu finances comment ? C’est super lourd, il faut avancer beaucoup de trésorerie pour l’achat puis les travaux …
  • Exact, mais au final ce n’est pas très compliqué à partir du moment où tu arrives à obtenir un premier apport personnel pour amorcer la pompe. Tout se fait alors à crédit. Dès que tu revends tes lots, tu rembourses ton crédit, tu récupères ta plus-value, tu paies tes impôts, tu repars sur un autre projet, et c’est reparti pour un tour.
  • Je vois, c’est un « jeu » financier. Il faut donc être joueur, avoir le goût du risque et être un bon professionnel de l’immobilier. Ce n’est pas donné à tout le monde …
  • Absolument, il faut avoir un peu de flair, un bon réseau, et un peu de chance, aussi. Figure-toi, qu’avec ces histoires, je suis le plus gros client de mon agence bancaire. C’est-à-dire que, de toute mon agence, c’est moi qui ai les plus gros crédits en cours et les mouvements les plus importants sur l’ensemble de mes comptes. Moralité, je suis condamné à gagner ma vie. Si tu connaissais le montant de mes mensualités, tu comprendrais pourquoi mon banquier est devenu mon meilleur pote 😉 Et toi, le business ?
  • Ça va bien également, dans un environnement complètement différent du tien. Je suis maintenant responsable technique dans une agence digitale. On fait pleins de choses super créatives et novatrices sur le web, la nouvelle économie dans toute sa splendeur 🙂 J’espère maintenant que la boite va décoller afin qu’on soit plus à l’aise pour développer nos projets. Pas facile de financer de la R&D, c’est cher la matière grise !!
  • Cool, cela me semble positif également. Tu as toujours le même numéro de portable ?
  • Oui.
  • Bon, je te passe un coup de fil rapidement et on va se boire une bière peinard.
  • OK, avec plaisir, bye.
  • Yes, bye bye.

Après avoir quitté Marc, mon esprit vagabonde, je repense à toutes ces soirées folles passées ensemble jusqu’au bout de la nuit, il y a maintenant plus de dix ans. Le temps de l’insouciance, il y a un temps pour tout. Par ailleurs, je repense à son activité de marchand de biens : « Je suis condamné à gagner ma vie ». « Condamné » ! Le terme est très violent, mais son inconscient n’a pas trouvé mieux pour illustrer le contexte. Il se trouve dans une espèce de spirale infernale qui l’oblige à avoir des revenus très élevés afin de pouvoir rembourser ses crédits. Sinon, c’est la banqueroute assurée, un peu angoissant comme situation. Une fuite en avant, une perte manifeste de liberté, sans qu’il en ait réellement conscience.

Il s’agit là d’un bel exemple de la dérive de notre système capitaliste accompagné de toute l’illusion de la croissance, de la consommation, de la propriété. A l’origine, le crédit était basé sur la confiance : Nous avions confiance en l’avenir, en notre modèle de société capable de nous donner les moyens de travailler et de nous réaliser. Ainsi, nous avions recours à des crédits raisonnables, réfléchis, réalistes. Or aujourd’hui, la confiance nous a quittés, les crédits sont de plus en plus longs, chers et difficiles à obtenir. La pression financière, voire le surendettement, deviennent alors monnaie courante !

Notre société ne serait-elle pas une prison ? Non, certainement pas, sauf si nous n’avons pas conscience de la réalité du système sous-jacent.

1 Commentaire

  1. Eric Patrizio (Auteur de l'article)

    Je viens de prendre connaissance d’une pratique édifiante largement utilisée par les managers de commerciaux. Le métier de « pur » commercial est particulièrement difficile. En effet, il faut aller chercher son « chiffre » tous les mois dans la mesure où il conditionne la quasi intégralité de la rémunération. C’est donc stressant, et cela demande une grande motivation, permanente, notamment chez les débutants. Ainsi, les managers ont parfois tendance à pousser à la consommation leurs jeunes recrues en les accompagnant eux-mêmes chez un concessionnaire allemand de grosses cylindrées. Exemple choisi au hasard ! S’ensuit les crédits, l’endettement maximal, et la motivation implicite pour gagner toujours plus. Qui a parlé de prison ? CQFD.

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